REPRENDRE LA MONTAGNE DU TIGRE EN PASSANT PAR DALLAS : quelques réflexions sur le feuilleton chinois

Cette article a paru dans la révue VACARME Automne 2000

A la fin du vingtième siècle , il est évident pour les vendeurs et exportateurs que les Chinois sont devenus des consommateurs avertis. Mais comment ces derniers, si accoutumés au romantisme révolutionnaire et au rythme et habitudes de la vie collective ont-ils été entraînés à la consommation de l'hyper-modernité ? Il ne serait pas surprenant que le premier barreau de l'échelle vers le paradis consumériste ait été fourni par un feuilleton télévisuel qui constitue un parfait mode d'emploi du capitalisme chinois (le prétendu " socialisme aux caractéristiques chinoises "),tout en apportant une critique quelque peu xénophobe du capitalisme à l'américaine. un paradis auquel les citoyens de la Chine populaire sont maintenant censés aspirer.

Le feuilleton, Beijingren zai Niuyue (Des Pékinois à New York) est sorti en Chine en 1993. Issu d'un roman du même titre, c'est l'histoire en quelques 20 épisodes d'un couple de Pékinois qui tentent leur chance à New York. C'était une première tentative audacieuse de la part de Chinois de représenter " à la chinoise " les Chinois de la RPC en Amérique ; il faut se rappeler pendant les années quatre-vingt près de cent mille chinois, pour la plupart étudiants se sont rendus aux Etats-Unis. Dans ce feuilleton, Jiang Wen tenait le rôle principal du brillant étudiant de musique obligé par ses circonstances économiques à se convertir en businessman. Jiang est maintenant plus connu comme metteur-en-scène ; son dernier film sur l'occupation japonaise, Guizi lai le (" Les démons ont débarqué ", traduit en anglais par " Devils on the Doorstep ") a été couronné du Grand Prix du jury cette année à Cannes. Jugé trop ouvertement nationaliste par des quelques critiques radicaux en France, les autorités chinoises l'ont trouvé " insuffisamment patriotique ". On ne peut pas dire la même chose du feuilleton des années quatre-vingt dix qui a été très bien reçu par le public et les autorités qui l'ont diffusé en " prime time ".

Les Chinois s'intéressent vivement au sort de leurs compatriotes qui vivent hors de Chine ; la popularité du feuilleton était alors presque assurée. Mais au-delà de l'histoire ce qui intéressait le public chinois d'il y a sept ans c'était aussi tous les plans de New York et de ses buildings, de ses maisons de banlieue, et de ses grosses voitures.

Le feuilleton raconte l'histoire d'un couple de Pékinois, Wang Qiming (Jiang Wen) et Guo Yan, qui essayent de réaliser leur rêve à New York . Leur mariage se désintègre alors qu'ils luttent pour gagner leur vie aux Etats-Unis : Guo Yan quitte son mari pour épouser David McCarthy, un Blanc qui est le propriétaire d'une fabrique de pulls. Wang, de son côté, trouve une autre femme, Ah Chun, qui était sa patronne dans un restaurant chinois. Avec son aide, il ouvre sa propre fabrique de tricots. Wang Qiming et McCarthy deviennent des concurrents, qui essayent tous les deux de ruiner l'autre. Wang après que sa femme l'a quitté pour vivre avec McCarthy, est décidé de le battre en affaires et y arrive. Il devient riche, fait venir sa fille de Chine, et demande Ah Chun en mariage. Mais son bonheur est de courte durée. Vers la fin de l'histoire, il fait faillite (par sa propre faute) et continue à affronter la dure réalité du monde des affaires à New York. Les histoires de Wang Qiming, Guo Yan, Ah Chun et de David McCarthy, ainsi que les nombreuses intrigues secondaires du feuilleton en ont fait un succès immédiat et l'émission au plus fort audimat en Chine en 1993.

Mais en même temps, et dès son début, le feuilleton a déclenché une polémique. Celle-ci venait en grande partie des Chinois vivant à l 'étranger, en particulier en Amérique du Nord, ceux représentés par les personnages de l'histoire. Nombre d'entre eux n'aimèrent pas le feuilleton qu'ils trouvaient complètement irréel. Cette polémique a aussi donné lieu à une réponse assez sèche de Jiang Wen. Dans une interview où on lui demandait son avis sur cette polémique et il s'écria : " yuan kan jiu kan, bu kan jiu hui jia ! " (Que ceux qui veulent regarder regarde, que ceux qu'il n'aiment pas rentrent chez eux !)

Mais pour la plupart des spectateurs chinois en Chine l'attraction était totale. Ce feuilleton à la " Dallas " était un texte où le spectateur pouvait retrouver son propre imaginaire ; un imaginaire basé sur le " bon sens " (le " senso commune " de Gramsci) et " l'idéologie populaire " constituée en partie des résidus de l'univers mental communiste dont le patriotisme est le dernier pilier qui perdure et où se mélangent des notions de valeurs traditionnelles. Un élément majeur de cette idéologie populaire est la centralité de la famille. Le feuilleton est dons parfaitement adapté à une telle idéologie. C'était " Dallas ", le " soap " par excellence, qui souligna la manière dont la vie personnelle fournit la problématique idéologique du feuilleton télévisuel. La famille est conçue comme l'essence du bonheur humain et le monde externe la force qui le menace. Bien sûr ce qui attire et séduit le spectateur, au-delà des problème familiaux avec lesquels il peut s'identifier, c'est la fascination avec la vie spectaculaire de l'autre, la vie étincelante américaine si loin de la vie quotidienne ennuyeuse, déshumanisée, et aliénée ; le petit écran ne dévoile pas que le bœuf du BBQ est bourré d'hormones et que les tomates si grosses et rouges n'ont aucun goût. Dallas était énormément populaire chez le public européen à la fin des années soixante-dix, au début des années quatre-vingt, en partie parce que le public n'avait aucune idée de l'écart qui existait non simplement entre la vie de Southfork ranch et celle des HLM de banlieue parisienne, mais entre le monde de JR et la réalité vécue de la plupart des Américains. Tout comme les films de Hollywood des années 30 aux 50, et les imitations locales, avaient endormi et anesthésié les spectateurs des cinémas européens qui souffraient des privations matérielles de la dépression et la guerre, Bejingren zai Niuyue nourrit les désirs du public chinois urbain qui avait tant souffert pendant la révolution culturelle et qui n'arrivait pas à oublier la déception de 1989 et le massacre de la Place Tiananmen. En dépit des représentations parfois négatives de la vie capitaliste à New York, en dépit de la désintégration de sa famille et de l'abandon de son rêve de devenir un grand violoncelliste dans un orchestre, l'image de la grande maison tout confort dans les faubourgs bourgeois de New York était extrêmement puissante pour le locataire urbain de Shanghai ou Pékin qui habite un tout petit appartement.
La vie du héros de Beijingren, ses succès mais aussi, et peut-être encore plus, ses échecs sont aussi attirants pour le spectateur chinois. La vulnérabilité du héros console le public. Si riches ou si puissants que soient les protagonistes, leur vie personnelle, leurs relations humaines, leur " destin " sont constamment en état de flux ; même un personnage de premier plan comme J.R. a connu la misère. Le fait que la survie sous la modernité est précaire même pour un hyper-riche super-héro tel que J.R. rend moins insoutenable l'état permanent de domination et d'aliénation du spectateur. Et Beijingren suit bien le modèle établit par Dallas. Les protagonistes dans les deux feuilletons sont obsédés par le besoin de dominer, d'établir un pouvoir aliénant sur autrui. Bien sûr, une telle domination fait partie des grandes récompenses du capitalisme. Que les héros de Dallas et de Beijingren mettent en premier plan les rôles qui représentent de façon la plus extrême leurs ambitions dominatrices est une fonction de l'idéologie que de tels feuilletons renforcent , ou peut-être dans le cas de Beijingren établissent. L'idéologie qui est imposée ou renforcée dépend d'une morale bourgeoise de la sentimentalité que le spectateur se doit d'adopter ou qu'il a depuis longtemps intériorisée. Ainsi, le capitalisme n'est pas nécessairement si répugnant, les " gens décents " peuvent profiter du capitalisme et se sentir plein de droiture. Bien sûr les producteurs de culture chinois qui manipulent ce mode d'emploi visuel de la vie capitaliste doivent traiter avec les idéologies officielles et populaires en cours ainsi qu'avec l'imaginaire collectif qui en résulte.
Dans Beijingren zai Niuyue le capitalisme est parfois jugé mais plus souvent simplement présenté et expliqué. Quand il se trouve en difficultés financières Wang Qiming se demande pourquoi son ami n'est pas venu à son aide. On lui explique que ce n'est pas en accord avec " la voie capitaliste américaine " : " Quand tu as des problèmes tu te débrouilles tout seul. "
A un autre moment, au cours d'une dispute avec sa fille qu'il a fait venir de Chine après avoir fait fortune et qui l'avait accusé d'être un capitaliste, Wang Qiming détruit tous ses albums de musique pop pour prouver combien il méprise les biens matériels. En réalité, il a l'air plus touché par l'insinuation qu'il n'a pas vraiment travaillé dur, lutté ni souffert (ce qui fait partie de l'éthique de travail capitaliste mais aussi de celle de l'ère maoïste). Cette scène où il casse les disques fournit un moment d'ambiguïté à l'intérieur d'un récit qui représente autrement sans critique l'étalage de biens de consommation. Mais il ne s'agit que d'un moment, car les motivations de l'accumulation capitaliste sont idéologiquement justifiées. C'est l'amour des siens qui amène l'individu à faire le sacrifice de quitter sa chère patrie et d'abandonner ses ambitions personnelles pour assurer l'avenir de la génération suivante. Wang Qiming que sa femme a quitté pour son concurrent américain, dont la fille a été séduite par un lycéen américain, puis par le père de ce dernier, Wang Qiming qui a délaissé ses ambitions musicales pour lancer son start-up de tricots, trouve son salut spirituel en payant les frais d'études médicales de son ex , qui bien sûr rentrera par la suite en Chine se dédier à ses compatriotes. Ce qui donne lieu à l'interprétation populiste suivante : si chaque famille d'émigrés chinois pouvait obtenir la vie en rose sans coût moral autre que le sacrifice d'un Wang Qiming, alors peut-être que le pari capitaliste américain en vaut la peine. Mais le message global est sûrement " admettons le capitalisme tout en restant chez nous avec nos chères habitudes ",
La télévision occidentale clame que " le capitalisme mondial est formidable " mais le feuilleton rétorque " Le capitalisme oui, mais avec des caractéristiques chinoises : le capitalisme teinté de patriotisme, de cuisine et de dictons bien de chez nous " un discours qui ne nous est pas étranger en France.