Compte rendu rédigé pour Etudes chinoises (2002)
Jean François Billeter Chine trois fois muette : Essai sur l’histoire contemporaine de la Chine suivi de Bref essai sur l’histoire chinoise, d’après Spinoza, Editions Allia, Paris, 2000. 6,09 euros. 146 pages.
Jean François Billeter, éminent sinologue de la Chine ancienne se distingue aussi par ses préoccupations pour la Chine moderne. Pour lui, malgré sa présence plus importante que jamais sur le plan économique, la Chine est néanmoins absente, silencieuse muette, son malaise résultant du fait que « certaines choses ne sont pas dites…parce qu’elles ne sont pas conçues - ni en Chine ni ailleurs. » Dans La Chine trois fois muette il tente de concevoir et de dire ces choses.
Mais, pour penser la Chine actuelle, il faut d’abord replacer le monde actuel dans son contexte historique, en visant tout particulièrement l’histoire des six derniers siècles. Avant d’entamer la spécificité du mutisme de la Chine, Billeter doit dévoiler son analyse de l’histoire du capitalisme, ou de la domination de l’économie. Dans sa vision historique, la Renaissance a déclenché « une réaction en chaîne non maîtrisée ». Comprendre la « réaction en chaîne» est essentiel pour suivre l’argument de Billeter. C’est la marchandise, non pas un objet, mais d’après Marx et Debord une relation, qui a produit la réaction en chaîne et ce n’est que quand ce mécanisme aura été reconnu que cette réaction pourra être arrêtée.
Le trois premier moments de cette réaction de la Renaissance au XIXème siècle verront émerger la raison marchande, et de nouvelles méthodes de division du travail, ainsi que les sciences modernes. Au XIXème siècle, la raison marchande entreprendra de « se soumettre la réalité sociale dans son ensemble » (le travail considéré comme marchandise par exemple). Le fait que cette logique économique soit incapable de se remettre en question, de voir l’historicité de l’inversion du social et de l’économique qu’elle a effectuée rend la fin de cette inversion impensable. Le quatrième moment, qui s’achève à l’issue de la première guerre mondiale, révèle la progression de la raison économique et la défaite d’une réaction universelle à cette raison par le morcellement selon les intérêts nationaux de la classe ouvrière. Le cinquième moment s’étend de 1918 à 1945, moment où les Nazis poussèrent la raison économique jusqu’à la tuerie industrielle. Le sixième moment consiste en la période d’après-guerre, la guerre froide, la décolonisation qui fait place à un système indirect de domination. Le septième moment commence avec la chute du Mur de Berlin en 1989 et l’imposition du « new world order » et une mondialisation, appelée avec raison par Billeter américanisation , qui ne fait que « provoquer l’uniformisation universelle de la vie quotidienne. »
Au début du vingtième siècle la réaction en chaîne rattrape la Chine et l’auteur décèle quatre grands moments de ce processus : (I) Des années 1920 à 1949 avec la formation d’un puissant capital financier basé à Shanghai ; (II) De 1949 à 1957, l’appropriation du capital accumulé par la bourgeoisie de Shanghai, un capital insuffisant face aux coûts lourds de l’appareil de l’Etat, la pauvreté invaincue, la collectivisation peu réussie, et le mécontentement général ; (III) De 1957 jusqu’en 1976 ou 1979, période de multiples campagnes contre les voix dissidentes et de la Révolution Culturelle. Au plan économique, le but des autorités est de bâtir une puissance industrielle à la hauteur des Etats Unis et la société est assujettie « à une logique économique qui est fondamentalement la même que dans les pays capitalistes ». (IV) A partir de 1979 c’est un moment de libéralisation économique et sociale qui ne tolère cependant pas que l’autorité du Parti soit remise en cause. On rejette le passé, on ne le discute même pas. L’économie fait des progrès, aux dépens de conséquences écologiques désastreuses. La qualité de la vie reste très pauvre pour la majorité : l’éducation reste un privilège et coûte cher, la corruption est endémique et comme en Occident, la télévision règne suprême.
Billeter conclut cette analyse avec le constat irréfutable que la société chinoise est désormais « soumise à la même logique économique que la nôtre» et son imaginaire dominant le même qu’ailleurs.
Le troisième chapitre reprend le titre du livre : La Chine trois fois muette. Triplement muette, parce qu’elle ne parle « ni de son présent, ni de son histoire récente, ni de son passé pris dans sa totalité. » Le silence sur le présent se comprend très bien : tout débat sur le pouvoir et ses détenteurs est interdit. Pourtant ce n’est pas tant le manque d’information que le fait que les Chinois ne puissent pas s’exprimer sur ce qui est déjà connu qui est à déplorer. De plus, l’embargo sur le débat est un autre responsable du silence de la Chine sur son histoire récente. Par passé récent, Billeter entend l’histoire du vingtième siècle, histoire dominée par le Parti Communiste. Il faudra repenser le passé récent comme nous l’avons fait en Occident, déclare l’auteur et il cite comme exemple «l’énorme effort qui a été fourni en Europe pour comprendre le national-socialisme, le fascisme et l’histoire dont ils sont sortis. » Mais ici, on peut se demander si en Occident cet effort a été aussi global que le suggère Billeter. En France, très récemment nous avons commencé à nous interroger sur l’histoire de notre colonialisme. Néanmoins, est-ce que la connaissance des événements du 17 octobre 1961 entre autres a vraiment marqué les esprits de manière à modifier radicalement notre attitude et notre perception de l’Autre parmi nous ? J’en doute fort. On assiste plutôt à un retour aux valeurs dites républicaines, et aux Etats-Unis à la montée d’un patriotisme incontestable, à une gestion des souvenirs entièrement défavorable à une réflexion lucide sur le passé. Mais, comme le dit Billeter «on sait que les sociétés protègent de trop grands traumatismes…en différant le moment de la vérité jusqu’à ce qu’elle soit devenue supportable.»
Billeter nous indique deux obstacles à un réexamen chinois de l’histoire : le premier est l’établissement des faits étant donné l’absence de témoins et d’archives. Le deuxième est le risque de voir le régime mis en cause. Un troisième obstacle serait l’invention d’une autre histoire pour remplacer l’histoire officielle. Un quatrième serait la nécessité de mettre l’histoire chinoise dans un contexte mondial sans lequel sa propre histoire ne serait pas compréhensible. Et puis, il y a : « cette idée d’une grandeur immémoriale [qui] est le rêve d’une société devenue étrangère à son passé. » Cependant, pour Billeter, le pire c’est que non seulement la Chine a perdu son mode de vie et ses pratiques historiques mais que les intellectuels ont redéfini le passé chinois pour le rendre « homologable » en utilisant un vocabulaire emprunté à l’Europe.
En cet instant de mondialisation où se trouvent la Chine et le reste du monde, y aura-t-il une façon chinoise de s’extraire de cet engrenage. Billeter critique le dualisme simpliste généré par le philosophe chinois Mou Zongsan, et son vulgarisateur français François Julien qui veulent imaginer une pensée chinoise comme opposée à la pensée occidentale, et il est certain qu’une telle approche est erronée et, en fin de compte stérile. Mais, comment transcender ce besoin de l’Autre contre lequel on peut s’identifier ? Etant donné que l’identité « authentique » n’existe pas, comment établir une nouvelle sinité ? Pour Billeter, il faudra un changement à l’échelle mondiale, mais « dans des conditions particulières » en chaque endroit. Pour refouler la mondialisation, évolution logique de la raison marchande, il faut « conserver ou inventer des pratiques différentes dans différentes parties du monde ». Ceci demanderait alors que l’on abandonne le rêve séducteur orientaliste d’une sinité authentique qui existerait en opposition à l’également inauthentique Occident. Cependant, la vision de Billeter n’est point un discours culturaliste, qui en encourageant les divisions, sert en fait très bien les desseins des dirigeants de l’économie mondiale en leur offrant « d’inépuisables moyens de manipulation. » En effet, il trouve dangereuse l’alternative entre « l’uniformisation » imposée par la raison économique et le retour à des « cultures » ou des « traditions » passées.
Si le livre de Billeter se terminait ainsi, il constituerait une analyse sans espoir, mais dans la deuxième partie « essai sur l’histoire chinoise, d’après Spinoza » l’auteur nous suggère différents scénarios pour l’avenir de la Chine.
Cet essai commence par une réflexion sur la question de la définition de la Chine et de la sinité. La difficulté de répondre à cette question ou même de la bien poser réside dans le manque de vision ou de méthodologie pluridisciplinaire nécessaire à l’appréhension de « l’unité profonde » d’une société ou d’une civilisation : nous manquons de nos jours de sens de la totalité d’une société.
S’inspirant du Tractatus de Spinoza sur le peuple juif, et en particulier de son observation que les malheurs des Juifs ont leur origine dans la transgression de la séparation des pouvoirs (étatique et religieux) établi par Moïse, Billeter nous esquisse une analyse de l’histoire chinoise et du problème du pouvoir. Ce qui la distingue des autres grands états historiques qui l’ont précédée, c’est l’idée durable que la Chine était une. Billeter distingue deux « moments cruciaux » de ce processus d’intégration : la création de la royauté des Zhou, mille ans avant notre ère et la création de l’empire par Qin Shihuang en 221 avant notre ère.
Billeter a la particularité de voir dans ces moments décisifs plus qu’une signification politique, car ils « ont marqué la civilisation chinoise dans ses structures les plus fondamentales » en lui fournissant ses principes fondateurs. Pourtant, au lieu
de privilégier le second moment comme le fait l’historien Jacques Gernet, Billeter choisit la fondation de la dynastie des Zhou comme moment capital. La grande invention politique stabilisatrice des Zhou fut la conversion des relations politiques entre le souverain et ses alliés en relations familiales. Les relations furent hiérarchisées de façon si sophistiquée et avec une nomenclature si précise que la place de chacun à l’intérieur de cette hiérarchie était parfaitement claire. Le système fut progressivement accepté comme naturel et a perduré jusqu’à nos jours.
Billeter met en évidence un autre phénomène spécifiquement chinois, à savoir l’importance du stratégique, une façon d’agir et de penser le pouvoir qui se distingue de la notion européenne du politique. Le stratégique a pour but, non pas l’anéantissement de l’ennemi, mais la domination d’un pouvoir unique. La Chine n’a jamais connu la séparation des pouvoirs que les Hébreux, ou les sociétés modernes, ont pratiqué, mais elle a plutôt fait l’expérience de ce que Billeter décrit comme « la transcendance du pouvoir » ; ce qui logiquement signifie que tout conflit doit être contrôlé par la domination, et que tout rapport social est toujours hiérarchique ou stratégique. Ce mode historique de la gestion du pouvoir a été remis en question par l’intervention musclée des puissances européennes au 19ème siècle. L’imaginaire chinois subit un choc et la question de l’identité chinoise sous les conditions de la modernité était posée.
Billeter propose deux perspectives ou discours pour dire la situation actuelle. La première veut que les problèmes de la Chine soient issus du passé du pays et qu’il n’y ait aucun inconvénient à poursuivre une modernité idéalisée. La deuxième perspective demande que le passé chinois et la modernité soient critiqués ensemble « comme deux réalités également dépassables. »
Le problème chez les modernisateurs c’est qu’ils ne voient pas les choses de cette deuxième perspective, qu’ils ne perçoivent pas la réaction en chaîne que Billeter nous a élaborée dans son premier essai, et qu’ils ne se rendent pas compte que tout acquis politique sera « dénaturé par l’assujettissement de toute la vie sociale à la loi de la marchandise. »
Que ce soit en Chine ou ailleurs, il faut donc imaginer une réalité nouvelle. Comme nous le rappelle Billeter, toute « société humaine est un système imaginairement institué pour faire face à des conditions nouvelles ». Et c’est cette nature imaginaire et révocable que la « raison économique » doit nier afin de prolonger son existence. Nous sommes néanmoins libres de substituer un autre imaginaire.